Matters of Regeneration

21 Juin - 15 Décembre 2026

Du latin regenerare - renaître, recréer - Régénérer désigne ce mouvement profond par lequel une chose abîmée retrouve sa vitalité, sa cohérence, sa puissance d’être. Loin d’un simple retour à l’état antérieur, la régénération est une renaissance transformatrice. Elle s’explore ici à trois dimensions fondamentales de notre existence : l’esprit, le corps et le sol - trois entités distinctes, mais intimement liées dans un même souffle de vie.

Regenerative Matters réunit sept artistes autour de cette conviction : la régénération n’est pas seulement un acte agricole, mais il est aussi et surtout culturel. Le conducteur de Regnerarare est la cérémonie - pas le rite solennel et figé, mais la pratique vivante, ancrée dans le quotidien. Une cérémonie est une séquence d’actions, de paroles et d’objets, souvent répétée à intervalles réguliers : quotidiens, saisonniers, ou lors d’événements marquants. Ces moments vibrent de sens, faisant le lien entre le sacré et le profane, entre le geste individuel et la mémoire collective.

Au cœur de l’exposition se trouve un motif profond : la joie comme stratégie de survie, intimement liée au pouvoir guérisseur des liens sociaux. Les œuvres présentées interrogent les rituels de lien social, explorant les cérémonies à travers des expériences partagées, l’entraide et l’expression exubérante de la vie. Elles invitent à réfléchir à la manière dont les pratiques artistiques peuvent faciliter le processus de deuil et de résilience.

L’esprit est la première dimension convoquée. Charwei Tsai suspend aux poutres anciennes de la grange une toile de chanvre produite par la ferme et teinte localement avec de la noie de cajou. Par dessus elle répète des motifs de vases peints ornés de mantras inscrits à la main, esquissant des offrandes périssables cueillies à la ferme - graines, fleurs, pierres, eau, terre. Posés sur des miroirs ronds qui démultiplient leur présence, ces récipients sont proposés aux visiteurs comme un don symbolique contribuant au bien-être collectif de tous les êtres sensibles. L’œuvre s’inscrit dans la continuité de Désirs ancestraux – Une saveur, créée en collaboration avec la communauté de Licchavi House à Katmandou.

Dans le cube de chanvre Christine Safa présente une série de petits formats peintures nées d’un rituel de préparation : la toile enduite de pigments naturels, geste répété, patient, comme une méditation sur la connexion entre le corps et l’esprit. Elle peint de mémoire. Des paysages intérieurs, des figures enlacées, des portraits parfois doubles — comme si le souvenir lui-même hésitait à se fixer. Des tournesols croient au printemps, des familles se tiennent dans la chaleur de leurs corps entrelacés. Ce bonheur silencieux se traduit en orange corail, en jaune ardent, en bleu outremer — une palette solaire qui porte en elle les origines méditerranéennes de l’artiste. De ces peintures se dégagent : une odeur insaisissable, une insaisissable fraîcheur. La superposition des couches picturales, la confusion des couleurs, l’imprécision des contours racontent la résistance de la mémoire — la difficulté à transformer les images, à les fondre, à en moduler la charge émotionnelle.

Pour Regenerative Matters, peindre de mémoire devient une cérémonie intime et répétée. Chaque couche est un geste de régénération : laisser les ruines du souvenir retrouver une vitalité nouvelle. Les figures s’effacent, deviennent matière. Et dans cet effacement, quelque chose renaît.

« J’appréhende mes peintures comme des hommages, des fragments de souvenirs, ce qui reste. C’est ce qui reste que je peins. » dit Christine Safa. .Le corps est le lieu même de notre existence - la chair dans laquelle toute expérience prend forme.

Dans ces œuvres de petit format tissées à la main, Marie Hazard orchestre un échange de statut entre les matériaux : le chanvre et le lin côtoient des chambres à air recyclées, du fil d’argent, du nylon, du jute et du papier. mChaque oeuvre trouve un équilibre dans l’espace, la lumière, l’image et le sens. Travaillant sur un métier à tisser manuel avec des matériaux qui se prêtent mal à une hiérarchie simple, elle subvertit le textile de l’intérieur : non pour détruire le geste, mais pour l’affranchir de la docilité dont il a hérité.

Le bleu nocturne d’Anna Eva Berghman N°30-1970 Fragment renvoie au cosmos. L’utilisation de la feuille d’argent éveille le bleu nocturnes, qui renvoient au cosmos et à la lune. Ses réflexions sur la lumière, la ligne et les formes la font basculer définitivement vers l’« art d’abstraire ». “La lumière me met en extase” disait Anna Eva Berghman qui connut un épanouissement artistique décisif en faisant mûrir un vocabulaire visuel fondé sur le dépouillement, les jeux d’équilibre, la lumière et le « passage » (un de ses termes favoris) en recourant à des termes cosmiques et telluriques : pierre, astre, arbre, feu…

L’oeuvre de Désirée Moheb Zandi explore le tissage dans ses dimensions sculpturales et spatiales, fusionnant surfaces tissées à la main, toiles cousues et montées, textiles superposés et supports construits. Dans cette approche, elle explore comment la matière, le geste et la mémoire peuvent se traduire en formes contemporaines. Sa pratique artistique s’articule autour du tissage, envisagé comme processus physique et cadre conceptuel – une manière d’explorer le rythme, la répétition et la transformation. Travaillant principalement sur métier à tisser, elle associe fibres naturelles, fils recyclés et matériaux non conventionnels pour créer des compositions abstraites et tactiles qui explorent l’identité, la mémoire et l’héritage culturel.

Les tirelires en céramique en forme de sanglier sauvage d’Eric Croes, huit pièces recto-verso façonnées à la main puis cuites au feu, incarnent le geste fondamental d’une matière transformée. Ancrées dans la terre, elles évoquent l’accumulation, les cycles et les forces invisibles qui façonnent le sol. Dans les écosystèmes forestiers, le sanglier joue un rôle essentiel : en fouillant la terre, il l’aère, disperse les graines et favorise la biodiversité. Destruction et régénération y sont intimement liées. Même après un incendie, son action contribue au renouveau de la nature. Cette exposition s’inscrit dans cette même dynamique : l’art comme une perturbation créatrice, et la beauté comme une forme de réparation.

Cette exposition suit une logique similaire : l’art comme perturbation féconde, la beauté comme une forme de réparation.

Le sol, enfin, est peut-être la dimension la plus oubliée de cette triade. Sous nos pieds se joue l’une des aventures biologiques les plus complexes qui soit : un gramme de terre saine peut contenir plusieurs milliards d’organismes vivants.

Caroline Corbasson enregistre l’empreinte du sol sur un papier photosensible, révélant ainsi un écosystème habituellement imperceptible. À l’image des célestographies d’August Strindberg, ces œuvres sur papier relèvent d’une observation située à la frontière entre science et fiction, un territoire cher à l’artiste. Étoiles, rosée matinale, poussière ou fragments de terre ?

Régénérer, c’est choisir une autre temporalité. Ralentir pour mieux durer. Prendre soin pour mieux recevoir. C’est comprendre que la vraie richesse n’est pas ce que l’on accumule, mais ce que l’on préserve - en soi, entre soi, et sous ses pieds.